Alors que la planète flambe et que le cataclysme monétaire a déjà éclaboussé l'Amérique et menace sérieusement l'Europe, ici, en Tunisie, nous en sommes toujours à nous interroger sur le sexe des anges, à faire de la fausse dévotion face aux paroles du Mufti qui n'a pas vu le croissant, à nous piaffer durant les journées ramadanesques de dialectique existentialiste sur les feuilletons et à toujours redécouvrir cette fibre masochiste que nous avons à dépenser toujours, "sous prétexte" que nous gagnons moins.
Avant-hier soir, il régnait un soupçon de couvre-feu sur Tunis. A Sfax, les agriculteurs entrevoyaient les signes d'une clémence du ciel, avant que celui-ci ne crache des pluies diluviennes. Durant deux jours, la Tunisie s'est endormie malgré les cris stridents des enfants qui apprenaient, jadis, aux adultes l'art de faire la fête mais qui ne savent plus la faire eux-mêmes. Les Tunisiens font semblant, comme le dirait Brel. Ils discutent tabous sociaux, riches et pauvres, racisme, harcèlement sexuel qu'auront courageusement dévoilés les fictions ramadanesques. "C'est un pas de plus franchi, à leurs yeux, sur le chemin de la démocratie et de l'harmonie sociale". Toutes les facettes et les contrastes de la société y sont disséqués : du coup, on se rend compte qu'il y a encore beaucoup à faire.
Nous sommes ainsi passés des lubies extraverties des festivals d'été à l'opacité des fictions télévisées fussent-elles travesties en autant d'incitations à l'évasion. Entretemps, nos enfants avaient repris le chemin de l'école, mais les enseignants n'y étaient pas encore tous. A l'université, c'est l'inverse: les profs sont là, les étudiants, non.
L'administration retrouve sa vocation kafkaïenne, ses dédales inexplorables et ses humeurs pestilentielles. Les caissiers des banques ruent dans les brancards si un client un peu trop riche vient effectuer un gros versement une heure avant la fermeture. Les préposés au comptoirs s'énervent si un client pas trop riche vient effectuer un petit retrait au moment où le gros bonnet fait son gros versement.
La flambée du pétrole? La chute du dollar? Les poussées de l'euro qui sont en train d'appauvrir l'Europe et risquent de ralentir le processus de convertibilité totale du dinar? C'est trop savant pour nous autres Tunisiens. Et puis voyons, pourquoi ces appels alarmistes, pourquoi nous effrayer si l'Etat providence a toujours réfléchi pour nous, travaillé pour nous, et cassé la tire-lire pour nous! Et puis on a toujours magnifié la capacité tunisienne à faire face aux chocs exogènes. Qui peut le plus, peut le moins: si nous résistons aux chocs exogènes, nous savons annihiler les chocs endogènes et avant même qu'ils ne surviennent.
Le plus curieux dans tout cela c'est que, jadis, très sensibles à ce qui se produit à l'étranger, nos concitoyens ne se sentent guère plus concernés par les soubresauts de l'économie mondiale. Dépenses effrénées; endettement faramineux des ménages; tendance à vivre au-dessus de ses moyens et le tout sur fond de paresse pénalisant la productivité dans le travail et, donc, la croissance.
Déjà les inégalités dans le monde du travail font que les 1/10e de la population activement sur-payés par rapport à ce qu'ils ne font pas et que le reste sont sous-payés par rapport à ce qu'ils font. En Tunisie, la norme de travail est autour des deux mille heures annuelles. En soi, cette norme est en deçà de la moyenne mondiale: 2400 heures. Et elle se répercute par: -1,07 en termes de croissance ce qui veut dire aussi qu'elle stimule les tendances inflationnistes; car les employés qui travaillent moins font tourner un peu trop de monnaie, parce qu'ils en ont le temps.
Calculez le nombre de jours fériés, le nombre de ponts qu'"édifient" illicitement nos travailleurs, ajoutez-y la séance unique estivale, le ramadan et la moyenne annuelle de 4 jours de maladie par an (multipliée par quatre et demi en Tunisie) et il sera aisé d'évaluer la courbe de travail dans notre pays. C'est comme cela: nous avons hérité de la France ses avatars administratifs.
Et à défaut de prêter l'oreille à ces gémissements face à la crise qui frappe à nos portes, nous cultivons l'espoir de voir la semaine des 35 heures appliquée en France, espérant une petite contagion…
Sauf que le problème est dans l'absence de culture économique des ménages. Dans l'absence de culture citoyenne. Les médias font toujours dans la langue de bois. La télé le fait systématiquement pour ne pas paraître alarmiste.
C'est comme si tout était fait pour nous encourager à travailler moins et, donc, à produire moins. La baraka est toujours là en somme... Mais attention: les Américains moyens ne se sont toujours souciés que de ce que vaut leur dollar en Amérique même. Maintenant ils découvrent que le fait qu'il ne vaille presque plus rien dehors, les met en crise. C'est l'effet boomerang qui vient sonner le glas de leur béatitude, de leur assurance et de leur arrogance.
Le seul moyen de s'en sortir? Les 700 milliards de dollars de l'Etat fédéral, bien sûr. Mais surtout le travail, la productivité. Les Tunisiens devraient regarder moins de feuilletons, et regarder plus d'émissions économiques, seul moyen, peut-être, de réaliser que, financièrement, économiquement, New York n'est pas très très loin.
Raouf KHALSI-Le temps du 03.10.2008